
Il y a une trentaine d’années, j’ai croisé un vendeur dans un de mes emplois. Un collègue. Il venait de quitter un poste où il vendait des encyclopédies — en porte-à-porte, le soir, parce qu’il fallait que toute la famille soit présente.
Il était doué. Très doué. Il réussissait régulièrement à vendre ses encyclopédies à prix élevé à des familles qui, pour certaines, avaient du mal à boucler leurs fins de mois. Dans un cas précis dont il m’a parlé, la famille tirait le diable par la queue. Elle a quand même signé.
Il a craqué psychologiquement au bout de six mois. Et il a quitté.
Mais avant de partir, il m’avait ouvert les yeux sur quelque chose que personne ne m’avait jamais dit clairement : les gens n’achètent pas ce dont ils ont besoin. Ils achètent ce qu’ils désirent — même quand ils n’en ont pas les moyens. Même quand ça va leur coûter cher dans quelques semaines.
Si cette pyramide de Maslow reflétait la réalité — si les besoins physiologiques et de sécurité devaient impérativement être satisfaits avant tout le reste — ce vendeur n’aurait jamais pu vendre quoi que ce soit à ces familles-là.
Et pourtant.
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La pyramide que tout le monde connaît
On l’a tous appris. Cinq étages. Les besoins physiologiques en bas — manger, dormir, survivre. La sécurité au-dessus. Puis l’appartenance, l’estime, et tout en haut, comme une récompense pour les sages : l’accomplissement de soi.
Simple. Logique. Rassurant.
Incomplet. Terriblement incomplet. L’intuition de Maslow tient. C’est l’escalier obligatoire qui ne tient pas. Et la différence est énorme.
L’homme derrière la pyramide
Abraham Maslow n’était pas un expérimentateur. C’était un observateur — brillant, intuitif, mais observateur. Pour bâtir sa théorie, il a étudié des gens qu’il admirait : Einstein, Eleanor Roosevelt, Spinoza. Il les a choisis lui-même. Il a décidé, seul, qu’ils représentaient le sommet de l’accomplissement humain. Puis il a construit une théorie universelle sur cet échantillon d’admirés personnels.
Un échantillon très occidental. Sélectionné à la main.
C’est un peu comme si je définissais les lois de la communication interpersonnelle en n’observant que les gens avec qui je m’entends bien.
La pyramide que des générations d’étudiants, de managers et de formateurs ont mémorisée repose sur cette fondation fragile. Personne ne le dit dans les manuels. On apprend la pyramide. On ne la questionne pas.
Ce que la science a dit
Les chercheurs, eux, ont questionné.
En 1976, Wahba et Bridwell publient la revue de littérature qui va faire mal. Ils passent au crible toutes les études disponibles sur la théorie de Maslow. Leur verdict est sans appel : la hiérarchie stricte des besoins ne reçoit « aucun soutien clair ou cohérent de la recherche disponible. » Certaines propositions sont totalement rejetées. La théorie est, selon leurs termes, « quasi impossible à tester » — parce que Maslow n’a jamais fourni de définitions assez précises pour qu’on puisse le vérifier.
Dix ans plus tôt, une étude menée auprès de managers de 14 pays avait déjà montré quelque chose de gênant : l’ordre attendu n’était pas universel. Selon l’indicateur retenu, les États-Unis étaient le cas qui se rapprochait le plus du schéma de Maslow.
Plus récemment, en 2011, les chercheurs Tay et Diener ont mené l’étude la plus massive jamais réalisée sur le sujet : 60 865 personnes, 123 pays, toutes les grandes régions du monde. Leur conclusion est nuancée mais décisive. Oui, les besoins identifiés par Maslow existent. Oui, ils influencent le bien-être. Mais non — il n’est pas nécessaire de satisfaire les besoins inférieurs pour que les besoins supérieurs contribuent à notre satisfaction. On peut être aimé sans être en sécurité. On peut chercher la gloire sans avoir le ventre plein.
Un chercheur va même plus loin. Dans une synthèse publiée en 2006, Koltko-Rivera souligne ce que beaucoup ignorent : la progression linéaire suggérée par la pyramide ne reflète tout simplement pas la réalité psychologique. Les gens peuvent simultanément chercher l’accomplissement personnel tout en ayant des besoins de sécurité non satisfaits. La motivation humaine s’avère bien plus complexe — et bien moins docile — que ne le suggère un schéma à cinq étages.
Deux exemples que Maslow n’a pas vus venir
Le 13 juillet 1967, sur les pentes du Mont Ventoux, Tom Simpson s’effondre dans la pierraille blanchâtre. Il a 29 ans. Champion du monde en titre. On retrouve des amphétamines dans sa poche. L’autopsie confirmera : le cocktail de drogues, de chaleur et d’alcool l’a tué.
Il savait. Dès 1965, il avait avoué publiquement se doper. Il avait choisi. Sur la stèle que ses filles ont fait ériger là où il est tombé, elles ont fait graver ces mots : « There is no mountain too high. » Il n’y a pas de montagne trop haute.
Simpson n’est pas un cas isolé. Les chiffres du cyclisme professionnel sont vertigineux : parmi les maillots jaunes des cinquante dernières années, 76 % ont croisé le dopage. Des hommes qui savaient les risques. Qui ont choisi la gloire contre la survie.
Une lecture rigide de la pyramide dirait que c’est impossible. Maslow, lui, avait déjà prévu des exceptions. C’est justement ce que les versions simplifiées de son modèle ont tendance à faire oublier.
Dites ça aux poilus de 1914.
Des hommes qui montaient à l’assaut dans la boue, sans certitude du lendemain, le ventre souvent vide — portés par quelque chose que la pyramide ne sait pas nommer. L’honneur. La patrie. La camaraderie. Le sens. Le général Foch le formulait avant même la guerre : « Guerre = département de la force morale. » Ce n’était pas la survie qui faisait avancer ces hommes. C’était quelque chose de plus grand qu’eux.
- Le cycliste choisit la gloire individuelle contre sa survie.
- Le soldat choisit la cause collective contre sa survie.
- La famille endettée choisit le rêve des encyclopédies contre la fin du mois.
Dans les trois cas, le besoin physiologique — rester en vie, payer le loyer — est sacrifié à quelque chose de plus haut. Ce que Maslow a mis au bas de sa pyramide, ces hommes et ces femmes l’ont mis sous leurs pieds pour monter plus haut.
Maslow contre Maslow
Voici ce que personne ne raconte.
Dans les dernières années de sa vie, Maslow observe ses propres sujets. Ceux qu’il considère comme les plus accomplis, les plus « réalisés ». Et quelque chose le dérange. Ces gens-là ne pensent pas à eux-mêmes. Ils sont absorbés par des causes, des œuvres, des autres. Ils semblent avoir perdu tout intérêt pour leur propre biographie.
Il commence à écrire dans ses journaux. Il remet en cause son propre sommet.
« Il est juste de dire que cette théorie a eu un certain succès clinique et social. Pas sur le plan expérimental. » — Abraham Maslow, Motivation and Personality, 2e édition, 1970
Il propose alors un sixième niveau, au-dessus de l’accomplissement de soi : la transcendance. Non plus se réaliser — mais se dépasser. S’orienter vers quelque chose de plus grand que soi. Ce niveau, il le développe dans The Farther Reaches of Human Nature, publié à titre posthume en 1971.
Dans ses notes d’avril 1970, il écrit que les personnes les plus saines qu’il ait jamais rencontrées étaient celles qui avaient perdu tout intérêt pour leur propre biographie.
Il meurt deux mois plus tard. En train de réécrire ce qu’il avait construit.
Alors, avait-il tort ?
Ni tout à fait. Ni tout à fait raison.
L’intuition de départ tient : les besoins humains ont une logique, une architecture. On ne philosophe pas le ventre vide — pas longtemps. Il y a une cohérence dans l’idée que certains besoins appellent d’autres besoins.
Mais l’escalier obligatoire, lui, ne tient pas. La hiérarchie rigide, le passage obligé par chaque étage avant le suivant — c’est une simplification qui a séduit parce qu’elle était simple. Et les idées simples ont une fâcheuse tendance à survivre à la vérité. Paradoxalement, le modèle reste populaire en management et en développement personnel précisément parce qu’il offre un cadre rassurant pour réfléchir aux motivations. Mais un cadre approximatif n’est pas une vérité scientifique. C’est un outil de réflexion — rien de plus.
Ce que quarante ans d’observation de la communication interpersonnelle m’ont appris, c’est ceci : les gens n’agissent pas dans l’ordre de Maslow. Ils agissent dans l’ordre de leur émotion dominante du moment. Un homme peut sacrifier sa sécurité pour son honneur. Une femme peut renoncer à l’appartenance pour sa liberté. Un athlète peut jouer sa vie pour une victoire. Une famille peut signer un chèque qu’elle ne peut pas se permettre — parce qu’un vendeur habile a su toucher quelque chose de plus profond que le compte en banque.
Ce n’est pas irrationnel. C’est humain.
Maslow a eu le mérite de poser la question. Il a eu l’honnêteté, à la fin, de douter de sa réponse.
C’est peut-être ça, l’actualisation de soi : être capable de démolir ce qu’on a construit quand la réalité le demande.
Lui, il l’a fait.
Et au fond, chacun a sa propre pyramide de Maslow. Elle se construit — et se reconstruit — selon ce qu’on a vécu, ce qu’on a perdu, ce qu’on a choisi. Personne ne monte les étages dans le même ordre. Personne n’arrive au même sommet.
C’est peut-être ça, la vraie théorie des besoins humains.
Références
Note : j’ai utilisé l’intelligence artificielle pour identifier ces références. Le point de vue, lui, est entièrement le mien.
- Wahba, M. A. & Bridwell, L. G. — Maslow Reconsidered : A Review of Research on the Need Hierarchy Theory — Organizational Behavior and Human Performance — 1976
- Haire, M. et al. — Managerial Thinking : An International Study — John Wiley & Sons — 1966
- Tay, L. & Diener, E. — Needs and Subjective Well-Being Around the World — Journal of Personality and Social Psychology — 2011
- Kenrick, D. T. et al. — Renovating the Pyramid of Needs : Contemporary Extensions Built Upon Ancient Foundations — Perspectives on Psychological Science — 2010
- Maslow, A. H. — Motivation and Personality (2e édition) — Harper & Row — 1970
- Maslow, A. H. — The Farther Reaches of Human Nature — Viking Press — 1971 (posthume)
- Koltko-Rivera, M. E. — Rediscovering the Later Version of Maslow’s Hierarchy of Needs — Review of General Psychology — 2006

