Vous êtes plusieurs autour d’une table. Une personne parle peu. Elle ne cherche pas à occuper l’espace. Elle ne raconte pas l’histoire la plus spectaculaire. Elle n’a même pas forcément la voix la plus assurée. Et pourtant…
lorsqu’elle pose une question, on lui répond vraiment. Lorsqu’elle écoute, on développe. Lorsqu’elle intervient, les autres se tournent vers elle. Quelque chose dans sa présence donne envie de poursuivre l’échange.
Pas parce qu’elle prend toute la place. Peut-être justement parce qu’elle n’a pas besoin de la prendre. On appelle souvent cela du charisme. Et nous imaginons facilement qu’il s’agit d’un don : une sorte de magnétisme que certaines personnes posséderaient naturellement et que les autres pourraient tout au plus admirer de loin.
J’en suis de moins en moins convaincu. Au fil des années, j’ai rencontré des personnes très charismatiques qui étaient loin d’être les plus extraverties de la pièce. Certaines étaient même plutôt discrètes. Mais lorsqu’elles échangeaient avec quelqu’un, il se produisait quelque chose :
l’autre se sentait considéré.
Voilà le point de départ que je préfère. Le charisme n’est peut-être pas d’abord l’art de se faire remarquer. C’est peut-être l’art de faire sentir à l’autre qu’il compte dans l’échange.
Le charisme n’est peut-être pas ce que vous croyez
Quand nous pensons « charisme », nous imaginons facilement une personne qui entre dans une pièce et attire immédiatement tous les regards. Elle parle bien. Elle semble sûre d’elle. Elle raconte.
Elle captive. Elle impressionne. Oui, cela peut être du charisme. Mais ce n’est pas la seule forme.
Vous avez certainement rencontré des personnes beaucoup moins spectaculaires et pourtant difficiles à oublier. Elles ne vous ont pas nécessairement ébloui. Elles vous ont écouté. Vraiment.
Vous avez commencé une phrase et elles n’étaient pas déjà en train de préparer la leur. Vous avez donné un détail et, quelques minutes plus tard, elles s’en souvenaient. Vous aviez l’impression étrange que, pendant quelques instants, vous n’étiez pas simplement quelqu’un parmi les autres. Vous étiez la personne avec laquelle elles étaient en train de parler.
Ce n’est pas tout à fait pareil. Voilà pourquoi je reviens souvent à cette idée :
Le charisme n’est pas dans ce que vous émettez. Il est dans ce que l’autre reçoit.
Et si vous voulez comprendre pourquoi une intention, un ton ou une attitude peuvent être reçus très différemment de ce que vous aviez imaginé, il faut regarder ce que l’autre ressent de votre présence.
Première dimension : être présent avant de vouloir impressionner
Lorsque vous cherchez à être charismatique, une question peut facilement envahir votre attention :
« Quelle impression suis-je en train de produire ? »
Est-ce que je parle assez bien ? Est-ce que je suis intéressant ? Est-ce que mon histoire fonctionne ? Est-ce que les autres me trouvent intelligent ?
Drôle ? À l’aise ? Et pendant que vous surveillez tout cela… vous risquez de manquer la personne devant vous.
C’est le paradoxe. Plus vous cherchez à produire un effet, plus une partie de votre attention revient vers vous-même. Or j’ai souvent observé le mouvement inverse chez les personnes qui possèdent cette présence particulière. Elles ne cherchaient pas seulement à être intéressantes.
Elles s’intéressaient réellement à la personne devant elles.
La question change alors :
« Comment vais-je me faire remarquer ? »
devient :
« Qu’est-ce qui est important pour cette personne, maintenant ? »
Cela paraît minuscule. Pourtant, tout l’échange peut changer. Vous écoutez autrement. Vous remarquez davantage.
Vous ne sautez pas aussi vite sur une occasion de raconter votre propre histoire. Vous laissez parfois une seconde de silence de plus. Et l’autre le sent.
Deuxième dimension : donner du poids à votre présence sans prendre toute la place
Être charismatique ne signifie pas devenir silencieux. Vous pouvez avoir des idées. Des convictions. Une opinion forte.
Et même l’envie très nette que l’autre vous suive. Mais il existe une différence entre avoir du poids et prendre le pouvoir. Imaginez que vous vouliez rallier quelqu’un à votre idée. Le réflexe naturel consiste souvent à renforcer votre argumentation.
Vous ajoutez une raison. Puis une autre. Vous expliquez mieux. Plus fort, parfois.
Le problème est que l’autre possède lui aussi ses raisons. Et plus vous essayez de remplacer les siennes par les vôtres, plus il peut sentir qu’il doit défendre sa position. Une personne charismatique peut être très persuasive. Mais elle n’a pas nécessairement besoin d’écraser la résistance.
Elle cherche plutôt à comprendre :
« Qu’est-ce qui pourrait avoir du sens pour vous ? »
Vous ne tirez plus l’autre vers votre position. Vous lui permettez de trouver lui-même une raison d’avancer. C’est précisément la différence que j’explore dans comment favoriser son adhésion sans lui retirer sa liberté de décision. Le résultat est subtil.
Vous pouvez exercer davantage d’influence… tout en donnant à l’autre moins l’impression d’être influencé.
Troisième dimension : une bonne impression ne suffit pas
Il y a évidemment les premières secondes. Le regard. Le sourire. La façon d’arriver.
Le premier échange. Tout cela compte. Mais le charisme ne peut pas reposer uniquement sur un excellent démarrage. Une personne peut faire une très bonne première impression et devenir épuisante vingt minutes plus tard.
Vous en avez peut-être déjà rencontré. L’entrée est remarquable. La suite… beaucoup plus longue. C’est pourquoi je distingue le premier contact de la présence qui se construit ensuite.
Lors d’une première rencontre, la question est plutôt :
« Est-ce que je suis bien avec cette personne ? »
Puis, si l’échange continue, une autre apparaît :
« Est-ce que j’ai encore envie de l’écouter ? »
Le premier contact peut ouvrir la porte. Le charisme se révèle aussi dans ce qui se passe une fois que vous êtes entré. Si les premiers instants vous intéressent particulièrement, c’est un autre mécanisme : ce qui crée une aisance presque immédiate dès une première rencontre. Je préfère maintenir cette distinction.
Sinon, nous risquons de confondre charisme, charme et séduction. Ils peuvent parfois se rencontrer. Ils ne sont pas synonymes.
Quatrième dimension : rester solide sans chercher l’approbation
Il y a une autre caractéristique qui m’intéresse chez certaines personnes charismatiques. Elles savent rester agréables… sans avoir besoin d’être d’accord avec tout le monde. Une personne qui accepte tout finit parfois par devenir difficile à lire.
À l’inverse, quelqu’un qui sait poser calmement une limite donne davantage de poids à sa parole. Lorsqu’il s’engage, vous sentez que cet engagement n’est pas automatique. Il n’a pas besoin d’approuver tout ce que vous dites pour rester agréable. Et cette solidité peut inspirer confiance.
Voilà peut-être l’une des dimensions les plus inattendues du charisme :
préserver la relation sans devoir toujours dire OUI.
C’est exactement ce qui se joue lorsque vous apprenez à dire NON sans transformer votre refus en rejet de l’autre. Remarquez bien la nuance. Il ne s’agit pas de devenir cassant. Ni de cultiver une personnalité qui « dit les choses comme elles sont » puis laisse les autres ramasser les morceaux.
La solidité n’a pas besoin de brutalité. Elle consiste plutôt à devenir suffisamment clair pour que votre OUI et votre NON aient un sens.
Le charisme n’exige pas de changer de personnalité
C’est peut-être le point auquel je tiens le plus. Vous n’avez pas besoin de devenir extraverti si vous ne l’êtes pas. Vous n’avez pas besoin de parler davantage. De raconter de meilleures histoires.
D’avoir une voix plus grave. De faire une entrée spectaculaire. Au fil des années, avec des entrepreneurs, des personnes dans la vente, des ingénieurs et des cadres, j’ai vu des personnalités extrêmement différentes développer cette présence sans avoir à devenir quelqu’un d’autre. Certaines personnes deviennent plus charismatiques en parlant davantage.
D’autres en parlant moins. Certaines en osant davantage exprimer leur opinion. D’autres en cessant d’occuper systématiquement l’espace. Le point commun n’est donc pas une personnalité idéale.
Il ressemble davantage à ceci : être suffisamment vous-même pour ne plus avoir constamment besoin de vous surveiller… et suffisamment attentif pour remarquer la personne devant vous. C’est beaucoup moins spectaculaire qu’une recette de charisme en cinq gestes. J’en conviens.
Mais peut-être plus utile.
Et si vous cessiez d’essayer d’être charismatique ?
Pas pour devenir effacé. Pas pour disparaître. Simplement pour cesser de surveiller constamment l’effet que vous produisez. La prochaine fois que vous échangez avec quelqu’un, regardez plutôt ce qui se passe chez cette personne.
Est-elle toujours avec vous ? S’intéresse-t-elle ? Se détend-elle ? A-t-elle envie de poursuivre ?
Et surtout :
vous intéressez-vous réellement à elle… ou êtes-vous surtout occupé à essayer de l’intéresser ?
La différence est petite à l’écrit. Dans une conversation, elle peut être immense. Curieusement, le charisme apparaît parfois précisément au moment où l’on cesse d’essayer d’en avoir.


